Bénédictines de Sainte Bathilde

Aelred de Rievaulx : le jeûne du carême

mardi 16 février 2016

Parlons du jeûne qui nous est rappelé en ce temps, avec plus de solennité et d’insistance. De fait, il y a un jeûne du corps, un jeûne des sens, un jeûne des actions, un jeûne de l’esprit.

Il y a jeûne du corps quand l’estomac est soumis à des restrictions sur la nourriture corporelle. Il y a jeûne des sens lorsqu’est retiré à nos sens le plaisir auxquels ils étaient accoutumés. Il y a jeûne des actions, lorsque le mors du repos est imposé à notre bougeotte et à nos occupations multiples. Enfin il y a jeûne de l’esprit lorsque nous délivrons notre cœur des pensées vagabondes et nuisibles.

Quoi donc, le goût se délecterait de nourritures, et il n’y aurait rien pour procurer du plaisir à l’œil ou à l’oreille ? Bien au contraire, parfois même un regard de curiosité ou de convoitise, une parole inutile ou nuisible, procurent à la vue ou à l’oreille un plaisir bien plus misérable que n’en procure au goût une nourriture savoureuse et bien assaisonnée ! Il en est beaucoup en effet, qui ne trouvent pas moins de plaisir à des conversations inutiles ou à des occupations extérieures qu’à manger une nourriture agréable. Comme l’esprit se repaît agréablement d’une pensée vaine ou défendue, comme il savoure avec délices les investigations sur la vie du prochain ! Comme il s’engraisse de ses propres louanges et de la critique d’autrui ! Je laisse à votre expérience d’en juger ! C’est pourquoi nous est imposé le jeûne universel de tous les plaisirs nuisibles, comme saint Benoît nous le dit dans sa Règle : "Qu’il retranche à son corps sur la nourriture et la boisson, sur le sommeil, le bavardage, la plaisanterie".

Aussi, frères bien-aimés, ne nous contentons pas du jeûne qui fut repoussé par le Seigneur, car c’était un jeûne du ventre et non de l’esprit. Le prophète lui demandait : "Pourquoi avons-nous jeûné et ne l’as-tu pas vu ? Pourquoi avons-nous humilié nos âmes et l’as-tu ignoré" ? Aussitôt la parole du Seigneur lui répond et dénonce la raison pour laquelle il a rejeté leur jeûne : "C’est qu’en ces jours de jeûne, l’on trouve votre volonté propre". Cette sentence me terrifie, je l’avoue, elle fait frémir tous mes os ! Dieu ne regarde pas le jeûne de celui qui fait sa volonté propre ! Qui ne tremblerait ? Et c’est bien vrai, frères, aucun jeûne n’est plus agréable à Dieu que le jeûne de sa volonté propre ! Car aucune nourriture n’est aussi douce au cœur, aussi délicieuse, aucune ne donne autant de vigueur et de joie à l’âme que l’attachement à sa volonté propre ! Quels labeurs n’embrassera pas volontiers la volonté propre ? Du moment qu’on l’a en vue, c’est à peine si l’on sent la faim de l’estomac, la fatigue du travail manuel, l’austérité qui vient du nécessaire. Il est actif à tout labeur, prompt à tout effort, léger et allègre en tout, celui qu’engraisse la nourriture de la volonté propre ! Assurément c’est une douce nourriture, mais une nourriture empoisonnée ! Quoi de plus néfaste qu’elle ? "Pourquoi avons-nous jeûné et ne l’as-tu pas vu ? "C’est, répond le Seigneur, qu’en ces jours de votre jeûne, j’ai trouvé de la volonté propre". Oui, quoi de plus néfaste que ce qui détourne de nous les regards de tendresse de Dieu et fait ignorer ce que nous faisons à celui qui sait tout ! Si ce que je dis là est ma pensée personnelle, qu’on la dédaigne, qu’on s’en moque, qu’on la rejette ! Mais si c’est la pensée du Seigneur, exprimée non pas en énigmes, mais en langage clair, qu’on l’écoute, qu’on en pénètre le sens. Et qu’on y prenne garde !

Aelred, abbé cistercien de l’abbaye de Rievaulx (Angleterre),
XII° siècle.

Sermons inédits : "De quadragésimale Jejunio" p. 55-56.

 
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