Bénédictines de Sainte Bathilde

Colloque au Centre Théologique de Meylan à Grenoble

mercredi 29 juillet 2015

La mort, un passage ?

Depuis son origine l’humanité se trouve confronté à la question de la mort, mais chrétiens et bouddhistes ont une manière différente d’aborder cette question.


L’introduction de Dennis GIRA donna le ton : « Il y a mort … et mort », qu’est-ce à dire sinon qu’il n’y a pas une interprétation chrétienne ou bouddhiste de la mort, mais des interprétations.

Si nous regardons successivement Jésus et le Bouddha, nous voyons que Jésus est né à Bethléem, d’une famille modeste et qu’il est inscrit dans une généalogie ; Jésus s’inscrit dans les lignées d’hommes comme nous :
-  « Lui de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave et devenant semblable aux hommes.

S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort et la mort sur une croix ! Aussi Dieu l’a exalté et lui a donné le Nom qui est au-dessus de tout nom … » (Phil. 2, 6-9).
Rappelons qu’en christianisme, on ne meurt qu’une fois. Le Bouddha issu d’une famille princière, a une très longue vie de naissances successives, des jours innombrables, des kalpa, mais il n’y a pas de lignées généalogiques. Le Bouddha lui est nirvané, il n’est pas mort ; tandis que Jésus a été crucifié et mort sur la croix.

Mais tous deux ont vaincu la mort. Dans le christianisme, précisons que la mort ne faisait pas partie du plan de Dieu pour l’homme, la mort vient du péché (cf. Rm « par un seul homme la mort est entré dans le monde »). Jésus est Vivant ! C’est-à-dire qu’Il est ressuscité ! La victoire du Christ sur sa mort a été la victoire sur la mort de tous !

Le colloque s’est poursuivi sur trois jours avec successivement des interventions bouddhistes- chrétiens sur quatre aspects d’approche de la mort :

La mort comme questionnement :

Dans le christianisme, l’espérance doit habiter le chrétien : « Qui croit en moi, fût-il mort, vivra ; et quiconque vit et croit en moi, ne mourra jamais. Crois-tu cela ? » (Jn 11,25). Il s’agit donc de vivre et de croire !

Dietrich BONHOEFFER a cette formule forte : « Ce n’est qu’en aimant assez la vie et la terre pour que tout semble fini lorsqu’elles sont perdues, qu’on a le droit de croire à la résurrection des morts et à un monde nouveau ». La résurrection est la réalisation de la promesse après avoir vécu la vie, une vie vivante ! La résurrection n’est pas un dû, c’est un don.

Dans le bouddhisme, nous sommes confrontés à des notions telles que les deux niveaux de la réalité : niveau relatif et niveau absolu ; non-soi et interdépendance. L’autre n’est pas différent de moi, nous existons par l’interdépendance. Dans le bouddhisme tibétain (le plus présent en France), il y a des états de conscience après la mort, les « bardos » ; l’expérience même de la mort revêt, du point de vue bouddhiste, une grande importance. Bien que le lieu et la nature de la renaissance future soient généralement dépendant des forces karmiques (karma= actes posés), l’état d’esprit au moment de la mort peut influer sur la qualité de la prochaine renaissance.

L’art du bien mourir :

Dans le bouddhisme, chaque acte (karma) chaque parole entraîne un devenir. Il faut être très lucide sur les effets de la méditation pour « le bien mourir ». Selon la perspective du bouddhisme tibétain on divise l’existence entière en quatre réalités qui sont en corrélation constante : 1° la vie ; 2° le processus de la mort et la mort elle-même ; 3° la période après la mort ; 4° la renaissance.

On les appelle les quatre bardos : 1° le bardo naturel de cette vie ; 2° le bardo douloureux du moment de la mort ; 3° le bardo lumineux de la dharmata ; 4° le bardo karmique du devenir.

Pour le christianisme, on fit remarquer que « l’art » est un terme mal employé pour le fait de mourir… Mourir c’est quand la fin devient inéluctable et donc il s’agit de vivre le moins mal possible ce moment.

Le « passage », ce mot du colloque, indique une continuité et une rupture. La mort échappe à tous nos concepts, à toutes nos catégories ; mourir n’est pas un acte, pas un événement, mourir est sans condition au sens ou on ne peut jamais dire qu’on va peut-être ne pas mourir, non !

C’est une nécessité absolue ; mourir est immaîtrisable. Une fois mort, on ne sait pas ce qu’il y a après ; il n’y aura plus le « je » d’avant. C’est une dépossession totale : non savoir, non vouloir, non pouvoir ; il reste le « croire », mais ce croire est aussi lesté de toutes les formules, et ce croire ouvre sur une alternative : espérer ou désespérer.

Le choix chrétien est d’espérer ; le don de la foi et de l’espérance nous met sur le chemin viable ; suivre le Christ, vivre avec le Christ, être dans le Christ, « Allons-y nous aussi, et nous mourrons avec lui » (Jean 11,16). Ce qui spécifie le christianisme c’est que nous sommes sauvés par grâce au moyen de la foi.

Ce que nous croyons :

Dans le bouddhisme, l’individu est composé de cinq agrégats (skanda) et donc, au moment de la mort ce qui s’est assemblé se « dés-ensemble » mais cela ne veut pas dire que l’esprit disparaît. Tous les phénomènes conditionnés sont impermanents, il n’y a pas de substance dans le bouddhisme ; tout est processus, l’individu est en processus.

L’individu est un phénomène composé de cinq skanda : la corporéité en relation avec le monde, les organes sensoriels, les perceptions, la volition, les consciences ; cet ensemble forme l’individu. Les trois racines du mal sont : l’amour (qui est attachement), la haine et l’erreur. Il s’agit de voir le monde tel qu’il est. Il y a toujours le choix entre notre pure nature et notre « faux moi » et le travail consiste à revenir à notre propre nature.

Dans le christianisme, on se méfie de toute spéculation sur l’au-delà. Nous sommes appelés à mener une vie à la hauteur du don de Dieu. Le choc du tombeau vide est sans doute ce qui signifie le plus le désarroi et le scepticisme des apôtres ; le corps a disparu car le Père l’a relevé de la mort, mais les Apôtres ont eu du mal à le croire.

Le chrétien va de la vie à la Vie ! Espérance et foi sont sa voie mais la mort reste incroyable, ce passage est incroyable, la vie humaine sera transformée et ce « corps spirituel » dont parle saint Paul est œuvre de l’Esprit. La résurrection du Christ nous ouvre notre propre résurrection. Dire que ma « chair », mon corps est promis à la résurrection, c’est dire que ce qui est appelé à vivre en Dieu, c’est bien « moi » dans ma singularité la plus « spirituelle », mais tissée par tout un vaste réseau de relations à autrui, à une histoire, à l’univers tout entier.

« Je crois à la résurrection de la chair » (symbole des Apôtres) indique la finalité de la vie humaine.

Marquer le passage :

Dans le bouddhisme les rites autour de la mort sont très développés et complexes. Mais la mort est-elle un passage ? La réponse oscille entre le point de vue relatif (passage conditionné et conditionnant), et le point de vue ultime (le non-passage, la non-mort, la libération) et l’union des deux (tout est passage, rien n’est passage).

Au moment même de la mort il y a une aide symbolique et spirituelle par les mots, les sons, les yantras, la visualisation, la concentration. Juste après l’arrêt de la respiration et pendant trois jours et demi on s’occupe du corps ; posture, astrologie, lectures, rituels, les jours qui suivent. Le corps est destiné à des traitements différents : crémation, immersion, inhumation, offrande aux vautours.

Dans le christianisme, le rite des funérailles est simple. Le rituel constitue un ensemble de règles et de pratiques plus ou moins codifiées, de caractère sacré, qui permettent de revivre un événement, avec la distance nécessaire à son intégration par le groupe.

Les rites de l’ensevelissement sont sobres ; ils sont porteurs, par eux-mêmes, de la force de la foi en la résurrection : la Parole de Dieu proclamée et écoutée ensemble, l’eau et l’encens offerts au corps qui va être déposé dans la terre : c’est simple et plus consolant que des ajouts parfois bavards. Nous sommes en chemin, de passage, mais dans une mystérieuse continuité entre ce qui s’est inauguré lors de notre naissance sur terre, et ce qui trouve son achèvement dans l’au-delà. Passage, mais pas disparition.


La soirée du samedi fut le moment d’une démarche méditative et symbolique commune, un temps de mémoire des initiateurs de ces colloques bouddhistes-chrétiens : Jean-Pierre SCHNETZLER et Henri BOURGEOIS tous deux décédés. Ce fut un temps d’intériorité partagée entre chrétiens et bouddhistes et de profonde joie de cette fraternité dans la « communion des saints ».

La Synthèse de Jacques SCHEUER sj, permis de souligner que le thème de « l’au-delà » échappe à notre saisie et pourtant touche un essentiel de la Voie que nous suivons. La mort est incontournable, rebelle à toute justification. Est-ce qu’il y aurait la même qualité d’humanité sans cette mort ? Les Voies proposent des interprétations différentes et singulières ; les chemins chrétiens et bouddhistes ne se recoupent pas.

Du côté chrétien il y a une urgence : une seule vie ! Un temps pour la conversion dans la foi et l’espérance. Dans le bouddhisme la rétribution des actes, le karma, oriente vers l’Eveil ou la renaissance ; nous sommes ici dans un monde sans Dieu. Le Bouddha a laissé des choses non tranchées ou dans le « Noble Silence » ; le silence peut avoir ses avantages.

La Table Ronde finale fut, comme toujours, la possibilité de préciser la pensée de chaque intervenant et de répondre à quelques questions du public. D’autant plus que dans les groupes de discussion les questions actuelles d’euthanasie, de suicide assisté, de Loi Leonetti et la question de la sédation comme soin, furent largement discutées.

Ainsi s’acheva ce Colloque fort instructif sur une question qui concerne toute personne, tout individu : la mort, ce « passage » vers la Vie !

Sœur Samuel osb, Martigné-Briand

 
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