Bénédictines de Sainte Bathilde

Echos du séjour de Mère M. Madeleine au Vietnam

vendredi 9 septembre 2011

Le premier sentiment qui m’habite est l’action de grâce pour ce que le Chapitre Général d’octobre 2010 a proposé en m’invitant à aller au Vietnam dès cet été.

Une des tâches de la Présidente de la Congrégation est de visiter les monastères et de faire ce que l’on appelle "la visite canonique".
En octobre, le Chapitre général a souhaité que je connaisse chaque communauté avant de réaliser cette première visite officielle, ainis je suis parite le 1er août au Vietnam non seulement pour participer aux événements importants pour la Communauté : cinq professions perpétuelles et le Jubilé d’Or de nos Sœurs M. Paul et M. André, mais aussi pour découvrir la Communauté « gratuitement ».

Ce fut une riche proposition, à la relecture, indispensable pour m’ouvrir à un art de vivre bien différent et fort interpelant.

Je retiens quelques mots clés pour ces échos : dépaysement, célébrations, explosion de vie, vie intérieure, labeur, créativité, joie, communion. Je ne développerai que brièvement ces divers points, les photos parleront d’elles-mêmes !

DÉPAYSEMENT

D’abord, le climat tropical, en période de mousson, demande une réelle adaptation quotidienne, pas très évidente pour moi ! Mais l’attention de nos sœurs a permis que je sois le plus à l’aise possible, et finalement bien. Les pluies sont impressionnantes et l’air vraiment saturé, ce qui donne de la joie aux moustiques qui m’ont fort appréciée ! La végétation profite magnifiquement de cette alternance de soleil chaud et de pluie : les arbres, les fleurs, les fruits et toutes sortes d’herbes poussent en tous sens et largement. Les paysages entre Thu Duc et Ban Mê Thuôt et entre Loc Nam étaient souriants, verts, riches de nuances, sous un ciel aussi étonnant.

La langue, surtout, est demeurée inatteignable sauf pour la liturgie grâce aux livres et à l’attention des soeurs. Quel handicap pour les relations de ne pas comprendre et d’avoir tant de mal à prononcer un seul mot. La mémoire a alors du mal à les conserver, malgré le grand désir d’entrer en communication. Il faut alors se résoudre à la traduction par un tiers et ne pas démissionner pour l’avenir malgré les rires suscités à chaque mot prononcé ! J’ai bien l’intention de m’y mettre résolument à Vanves, non pour tenir une conversation courante d’ici deux ans, mais pour avoir quelques mots d’autonomie et une meilleure perception de la vie que la langue véhicule. Nos sœurs vietnamiennes sont en nombre à Vanves, un peu de bonne volonté et nous devrions trouver le temps et le moyen pour que je progresse… un peu !

J’ai alors fait l’expérience de la confiance totale… pour vivre les échanges, les rencontres et le dialogue. Confiance totale qui fait toucher du doigt une certaine impuissance et un vrai détachement. L’essentiel passe sans doute par les mots, mais habités par l’Esprit qui peut toucher les cœurs. Comme dit saint Paul, ce n’est pas avec la puissance du langage… Au cœur ouvert qui fait confiance et qui écoute est donnée bien au-delà de tout ce qu’il pouvait attendre : une grande liberté intérieure contagieuse !

La nourriture, variée, simple, très bien présentée m’a séduite, en particulier le petit déjeuner avec le bol de vermicelle, ou de nouilles colorées, enrichies de mille petites choses fines et goûteuses, sans oublier les fruits d’une grande douceur, y compris les pamplemousses ! L’équipe de 7 sœurs qui changent tous les 15 jours, il me semble, fait merveille pour 120 repas trois fois par jour, avec une installation impressionnante pour le feu de bois et de feuilles mortes. Le maniement des baguettes reste un peu délicat malgré un bon enseignement très utile de Sr François dès le premier jour. Le sauvetage était assuré par une fourchette et un couteau sauf le jour des Professions alors que je déjeunais avec le Cardinal… inutile de dire mon attention pour faire honneur !

LES CÉLÉBRATIONS


J’ai participé à trois célébrations fortes, le 6 août : cinq professions perpétuelles dans notre communauté de Thu Duc, avec plus de 600 participants, sœurs, famille, amis. Très belle cérémonie, recueillie, simple. Les rites de la profession perpétuelle étaient dépouillés, paroles et gestes essentielles, traduisant le cœur même de l’offrande radicale et définitive, fondée sur la Parole, la Promesse, et la communion.
La Communauté avait magnifiquement préparé la célébration qui s’est déroulée paisiblement donnant à percevoir le Mystère. Les photos font partie de la fête et tout le monde se laisse faire, y compris le Cardinal. Le repas de fête prévu pour plus de 600 personnes fut très réussi, à la fois savoureux et simple, si bien présenté, et bien organisé ! Il ne restait qu’à rendre grâce et à dire merci à toutes les aides… La communauté ressemblait à une vraie ruche, autour de Mère Agnès, si présente et discrète !

Le 15 août, le Jubilé d’or de Sr M. Paul et de Sr M. André fut aussi un grand jour de joie et d’action de grâce, vécu en communion avec le Chapitre Provincial des Frères présent. Cela nous a valu une bénédiction papale et une magnifique cérémonie, pleine d’émotion car 50 ans de vie monastique, c’est un long chemin pascal… La fête s’est prolongé quelques jours avec les nombreux mets offerts, dont un magnifique gâteau !

Enfin, le 24 août, le nouveau Père Visiteur, Père André fêtait à Thien Bien ses 25 ans de vie monastique. Nous y sommes allées à trois, profitant de la sortie pour aller nous recueillir sur la tombe de Mère Bénédicte Cuc et au retour faire visite aux Cisterciennes, la communauté de deux sœurs du Studium. Moments fraternels intenses, toujours marqués par la traduction et par la jovialité de tous !

Toutes ces célébrations m’ont touchée par leur sobriété et la beauté des chants. Rien de superflu, rien d’excessif, mais le cœur du Mystère est donné à contempler, à toucher. Les célébrations sont fort rythmées, sans précipitation, mais aussi sans longueur, la juste mesure qui fait qu’on se laisse saisir et illuminer !

EXPLOSION DE VIE ET VIE INTÉRIEURE


La vie semble jaillir de partout… profusion de vie dans la végétation, profusion de vitalité chez les jeunes, profusion de ferveur à l’Eglise, profusion mais recueillement profond que l’on touche réellement. Cette ferveur à l’Office m’a marquée, comment rester ainsi plus de deux heures, matin et soir sans bouger, si ce n’est parce que chacune est habitée et vit une réelle relation à Dieu. Sans une vie intérieure intense, il me semble impossible de tenir dans notre monastère si plein de vie et donc de Sœurs !
L’espace vital de chacune est bien réduit, l’exercice physique est alors nécessaire, et le matin avant Laudes à 4h30, séance de gymnastique pour toutes : j’ai compris pourquoi ce temps est absolument vital… L’explosion de vie se conjugue étonnamment bien avec vie intérieure au monastère, tant à Thu Duc qu’à Loc Nam, près de Dalat.
Une des questions des jeunes en formation touchait justement le rapport possible entre «  énergie et vie contemplative ». Nous avons bien réfléchi ensemble pour discerner ce qu’est la vie contemplative et comment on peut la découvrir au cœur d’une activité débordante d’énergie. « Vivre toute chose sous le regard de Dieu, en présence de Dieu », présentes à sa Présence voilà bien le seuil de la vie contemplative ! Joie pour toutes ces jeunes d’entendre que l’explosion de vie, l’énergie peuvent devenir source, lieu de vie intérieure, de contemplation, par ce chemin d’incarnation que le Fils a emprunté, nous le rendant bienheureux !

LABEUR


La vie est aussi bien laborieuse, et très organisée. Au monastère, le travail pour entretenir la communauté est en proportion du nombre. Faire à manger trois fois par jour pour 120 personnes, (sœurs, ouvriers, hôtes) relève de l’exploit quand on voit la cuisine et le feu au bois, mais l’organisation, le sens pratique, la compétence et la bonne humeur ajoutent tout ce qu’il faut pour que tout soit prêt, à l’heure !
De ce que j’ai compris, tout fonctionne par équipe, et l’on ne perd guère de temps, entre deux occupations. L’éducation du regard me semble le secret de la vie vietnamienne. Les sœurs voient et agissent avec promptitude et bon sens. Une impression de sérieux domine et de savoir-faire. L’atelier d’ornements liturgiques, par exemple, travaille beaucoup et réalise en des temps records, les commandes qu’il reçoit : l’habit pour 100 choristes, avec brodé, le nom de chacun ! Minutie et finition… jusque dans le paquet pour les livrer.

Tout n’est pas facile, le prix de la vie augmente, il faut suivre et la communauté peut vivre grâce aux donateurs. Par exemple, chaque semaine, elle reçoit un don de fruits et légumes qui permet même de partager avec plus pauvres ; il ne se passe pas un jour, sans que l’on trouve sur la pelouse un don, comme déposé anonymement… Les repas sont souvent améliorés par ces dons parfois inattendus. Il n’est pas rare non plus, qu’une enveloppe arrive, discrètement, comme naturellement.
La communauté vit sans beaucoup de réserves, au jour le jour, encore simplement, car il n’y a pas tout ce système assurance, comptabilité, financier que nous connaissons. Le développement semble se faire sans ces structures qui nous paraissent chez nous essentielles ! Il faut reconnaître que certains domaines restent très problématiques, comme la santé, non prise en charge. Finalement, un chemin de liberté peut se dessiner tenant compte des contraintes fortes d’un autre ordre.

CRÉATIVITÉ, JOIE ET COMMUNION


Alors, avec presque rien, les sœurs font des merveilles ! Un morceau de tissu devient vite un magnifique costume de danse ! Tout est récupéré et réutilisé avec art ! Que de créativité au fil des jours et que de joie partagée ! Les bouquets à l’Eglise par exemple ont fait mon admiration : les fêtes ont vu de magnifiques compositions naître et l’ordinaire des jours des petites merveilles rivaliser sans prétention ! Les images, les livrets, les menus des fêtes sont tous sortis des mains et des cœurs de sœurs !
Quant aux moments festifs, les costumes n’avaient rien à envier à nos professionnels, de l’harmonie et du goût partout, jusque dans les moindres détails comme les nœuds ! Que de belles danses et de beaux chants qui demandent une grande maîtrise, une belle coordination, et manifestent ainsi une profonde communion et donnent de la joie ! On imagine sans peine le chemin parcouru pour arriver à de tels moments, chemin de renoncement, de travail, de conflit et de réconciliation…

Enfin, je ne peux passer sous silence

les RENCONTRES

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A Bua Met Tuot, lieu de fondation au Vietnam : joie de découvrir, grâce aux parents de Sr Christine, la source vietnamienne de notre Congrégation et l’ancien monastère avec encore des peintures de Sr M. Bonifiace Marche sur les traces de nos aînées, rencontre des Montagnards, les anciens et les jeunes, visites multiples et accueil fort chaleureux. L’hospitalité n’est pas un vain mot, et le thé, les fruits, le temps, les cadeaux offerts dans chaque famille rencontrée ont peu à peu scellée cette Alliance forte, du dernier soir, autour de la Jarre et du concert de Gongs. Soirée inoubliable dans la maison où Sr M. Boniface et Sr Colomban ont vécu deux ans après la fondation de Thu Duc.
Aujourd’hui, le village est un peu englouti dans la ville en pleine extension, mais reste les liens, les maisons, et le désir de construire une église, signe de la Présence de Dieu et du rassemblement de son Peuple aimé. En chemin, nous avons aussi visité des familles de sœurs et entrer un peu dans la culture familiale vietnamienne. Les enfants restent chez leurs parents, ou proches et vivent une grande fraternité, autour des parents ou du parent jusqu’à leur mort. Impressionnante grande famille qui se rassemble pour accueillir l’hôte avec beaucoup d’attention et de générosité.
Nous avons fait une grande promenade, avec la famille de Sr Christine : visite au bord du lac, lieu privilégié de l’Empereur et là, on se promène à dos d’éléphant ! Eh oui, c’est une expérience assez étonnante de se hisser sur le dos d’un éléphant et d’entrer ainsi dans le lac pour une demi-heure de promenade. J’ai bien observé la marche de l’éléphant : une marche à l’oreille ! Le guide tape doucement sur l’oreille pour faire tourner ou avancer l’éléphant et s’il refuse, un petit coup de bâton sur chaque oreille... belle leçon de vie !

A Loc Nam, ce fut la découverte d’un lieu tout autre, offrant à la petite communauté de 13 à 15 sœurs un avenir à construire. Le terrain est plus vaste mais fort en pente, ce qui rend les travaux plus difficiles et coûteux. Le thé vert et le café sont les sources de revenu, mais insuffisant pour permettre à la communauté de vivre. Les ermitages pour les hôtes sont bien installés, le long de la source, grâce aux dons des bienfaiteurs. J’ai senti que la vie s’enracine doucement et que l’heure est venue d’entrer dans la phase de stabilité.

Nous avons été invitées par le Curé de Bao Loc, dont dépend Loc Nam. Il est en pleine construction du centre paroissial avec un jardin d’enfants tenu par les Sœurs Amantes de la Croix. L’église est en construction, beaucoup de paroissiens donnent de leur temps, de leurs ressources pour mener à bien ces gros travaux. Son prochain projet est de construire à Loc Nam, sur le terrain en face du monastère, un autre centre paroissial pour les Montagnards du village, environ 3000 pratiquants. La vitalité des chrétiens est grande.

J’ai également visité trois monastères bénédictins, Thien Hoa, Thien Phoc et Thien Bien, et un monastère de cisterciennes. Chaque communauté se trouve devant les difficultés de la formation, du gagne-riz et des travaux pour assumer sa croissance. Grands défis pour tous, que l’on perçoit bien le temps d’une visite.

Il reste à porter dans l’action de grâce et dans l’intercession tous ces liens nouveaux en remerciant chacun et chacune pour leur accueil et leur partage fraternels.

 
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