Bénédictines de Sainte Bathilde

Textes de Madeleine Delbrêl

mercredi 23 mai 2012

L’Évangile …

L’Évangile est le livre de la vie du Seigneur, il est fait pour devenir le livre de notre vie. Il n’est pas fait pour être compris mais pour être abordé comme un seuil de mystère. Il n’est pas fait pour être lu, mais pour être reçu en nous. Chacune de ses paroles sont esprit et vie. Agiles et libres, elles n’attendent que l’avidité de notre âme pour fuser en elle. Vivantes, elles sont elles-mêmes comme le levain initial qui attaquera notre pâte et la fera fermenter d’un mode de vie nouveau. Les paroles et les livres humains se comprennent et se soupèsent. Les paroles de l’Evangile sont subies et supportées.

Nous assimilons les paroles des livres. Les paroles de l’Evangile nous pétrissent, nous modifient, nous assimilent pour ainsi dire à elles. Les paroles de l’Evangile sont miraculeuses. Elles ne nous transforment pas parce que nous leur demandons de nous transformer. Mais dans chaque phrase de Jésus, dans chacun de ses exemples, demeure la vertu foudroyante qui guérissait, purifiait, ressuscitait. A la condition d’être, vis-à-vis de lui, comme le paralytique ou le centurion, d’agir immédiatement en pleine obéissance.

L’Evangile de Jésus a des passages presque totalement mystérieux. Nous ne savons pas comment les passer dans notre vie. Mais il en est d’autres qui sont impitoyables, limpides. C’est une fidélité candide à ce que nous comprenons qui nous conduira à comprendre ce qui reste mystérieux.

Si nous sommes appelés à simplifier ce qui nous semble compliqué, nous ne sommes, en revanche, jamais appelés à compliquer ce qui est simple. Quand Jésus nous dit : « ne réclame pas ce que tu as prêté », ou « oui, oui, non, non, tout le reste est du Malin », il ne nous est demandé que d’obéir… et ce ne sont pas les raisonnements qui nous y aideront. Ce qui nous aidera, ce sera de porter, de « garder » en nous, au chaud de notre foi et de notre espérance, la parole à laquelle nous voulons obéir. Il s’établira entre elle et notre volonté comme un pacte de vie.

Quand nous tenons notre Evangile dans nos mains, nous devrions penser qu’en lui habite le Verbe qui veut se faire chair en nous, s’emparer de nous, pour que son cœur, greffé sur le nôtre, son esprit branché sur notre esprit, nous recommencions sa vie dans un autre lieu, un autre temps, une autre société humaine.

Approcher l’Evangile de cette façon-là, c’est renoncer notre vie pour recevoir une destinée qui n’a pour toute forme que le Christ.

Le nouveau jour

Un jour de plus commence. Jésus en moi veut le vivre.

Il ne s’est pas enfermé. Il a marché parmi les hommes. Avec moi il est parmi les hommes d’aujourd’hui. Il va rencontrer chacun de ceux qui entreront dans la maison, chacun de ceux que je croiserai dans la rue.

D’autres riches que ceux de son temps, d’autres pauvres, d’autres savants et d’autres ignorants, d’autres petits et d’autres vieillards, d’autres sains et d’autres pécheurs, d’autres valides et d’autres infirmes.

Tous seront ceux qu’il est venu chercher. Chacun celui qu’il est venu sauver. A ceux qui me parleront, il aura quelque chose à répondre.

A ceux qui manqueront il aura quelque chose à donner. Chacun existera pour lui comme s’il était seul. Dans le bruit il aura son silence à vivre. Dans le tumulte sa paix à mouvoir.

Jésus, en tout, n’a pas cessé d’être le fils. En moi il veut rester lié au Père, doucement lié, dans chaque seconde, balancé sur chaque seconde comme un liège sur l’eau.

Doux comme un agneau devant chaque volonté de son Père. Tout sera permis dans le jour qui va venir, tout sera permis et demandera que je dise oui. Le monde où il me laisse pour y être avec moi ne peut m’empêcher d’être avec Dieu : tout y est rencontre de Dieu.

Comme un enfant porté sur les bras de sa mère n’est pas moins avec elle parce qu’elle marche dans la foule.

Jésus partout n’a pas cessé d’être envoyé. Nous ne pouvons pas faire que nous ne soyons à chaque instant les envoyés de Dieu au monde. Jésus en nous ne cesse pas d’être envoyé au long de ce jour qui commence, à toute l’humanité, de notre temps, de tous les temps, de ma ville et du monde entier.

A travers les proches frères qu’il nous fera servir, aimer, sauver, des vagues de sa charité partiront jusqu’au bout du monde, iront jusqu’à la fin des temps.

Béni soit ce nouveau jour qui est Noël sur la terre, puisqu’en moi Jésus veut vivre

La Parole de Dieu

La Parole de Dieu , on ne l’emporte pas au bout du monde dans une mallette : on la porte en soi, on l’emporte en soi. On ne la met pas dans un coin de soi-même, dans sa mémoire, comme sur une étagère d’armoire où on l’aurait rangée. On la laisse aller jusqu’au fond de soi, jusqu’à ce gond où pivote tout nous-mêmes. On ne peut pas être missionnaire sans avoir fait en soi cet accueil franc, large, cordial, à la Parole de Dieu, à l’Evangile. Cette Parole, sa tendance vivante, elle est de se faire chair, de se faire chair en nous. Et quand nous sommes ainsi habités par elle, nous devenons aptes à être missionnaires. (…) Une fois que nous avons connu la Parole de Dieu, nous n’avons pas le droit de ne pas la recevoir ; une fois que nous l’avons reçue, nous n’avons pas le droit de ne pas la laisser s’incarner en nous ; une fois qu’elle s’est incarnée en nous, nous n’avons pas le droit de la garder pour nous ; nous appartenons dès lors à ceux qui l’attendent.

(…) Laissons-nous habiter de plus en plus par la Parole et, habitant à notre tour parmi nos frères, croyons que cette proximité les rapprochera de leur Dieu.

M Delbrêl « Missionnaires sans bateaux », dans : La sainteté des gens ordinaires, Nouvelle Cité 2009, p 90

Tu mourras de mort

C’est la vie qui nous prépare à mourir Et elle connaît bien son métier. Il suffit de l’écouter, de la voir, de la suivre

Elle nous explique la mort petitement 0u grandement selon les jours. Quelquefois sans nous faire du tout de mal D’autres fois en nous disloquant de douleurs. Quelquefois en soulignant nos petites morts quotidiennes. D’autres fois en étendant morts Des gens que nous aimons plus que nous-mêmes.

La mort, elle s’apprend quand on se peigne, le matin Et que les cheveux quittent notre tête ; Quand la dent qui longtemps nous fit mal, s’en va de nous, Quand notre peau se plisse au coin de nos yeux ; Quand on peut dire en racontant quelques bricoles de souvenirs : "Il y a dix ans, ou vingt ans, ou trente ans ... " Quand, chaque année, on vient avec des fleurs Nous souhaiter notre anniversaire, Des fleurs qui ont un petit air de cimetière Et qui fêtent cet an de moins avant le dernier de nos ans.

La mort, elle s’apprend à chaque retrouvaille avec ceux-là Qui nous conservent notre enfance Et près desquels nous restons encore des petits : Mémoires qui se dérobent ; Immobilité qui s’installe ; Secteurs humains occupés d’avance par la mort. A chaque retour dans le pays de nos jeunesses La liste des visites aux vivants se raccourcit Et la visite parmi les tombes se prolonge.

La mort, elle s’apprend à chaque arrachement, définitif, Des bien-aimés. Car même quand la foi et l’espérance réunies Et même notre charité pour eux Affirment notre joie de les savoir rendus, Nous, nous restons avec notre sang qui proteste, Avec notre chair, creusée, lésée, Notre chair dont on semble avoir tué un grand morceau Et cette horreur de la terre, du noir et du froid Qui a fait pleurer même Jésus. Là mort, elle s’apprend certain soir, entre veille et sommeil Elle nous révèle son guet, tapie au creux de nous, Elle nous souffle à la figure comme pour nous apprivoiser Et nous sommes surpris d’avoir tant besoin de courage

La mort, on n’a pas besoin d’être poète pour l’apprendre A chaque soir, à chaque octobre, Avec le vieux chien qu’il faut piquer Et ces étranges petits cadavres de mulots et de lézards Aplatis sur les routes par les roues des autos,

La vie, c’est notre maîtresse de mort, Mais à son tour la mort nous devient maîtresse de vie, Nous qui savons la pénitence humaine.

Comme la mère souffre l’enfantement de ce qui naît, Comme le père sue pour nourrir l’enfant qui vit Ainsi portons-nous notre mort Commencée Et bientôt finie Comme notre propre et définitif enfantement.

Mais il s’agit de bien naître chaque fois où nous mourrons, de naître beaucoup Quand nous mourrons beaucoup. Il s’agit dans cette fréquentation de la mort D’apprendre à fréquenter la vie. Il s’agit de virer à l’éternel comme les négatifs Des pellicules photographiques pour le cliché où tous les noirs deviennent blancs. Il s’agit d’ouvrir nos yeux de foi là où nos propres yeux demeurent en faillite.

De même en regardant notre jardin, nous ne sommes pas Consternée par le jaunissement d’un brin d’herbe, Soyons assez intéressés par les "siècles des siècles" Pour que le temps de notre vie nous indiffère Et pour que tout ce que nous aimons soit déjà transféré Dans une éternité tranquille. Ainsi apprendrons-nous à mourir de mort, Pour vivre de vie authentique.

La vie qui aime

Il est dur de rencontrer les autres et de se sentir enfermé en soi. On cherche pour les rencontrer des passerelles artificielles. On invente des recettes. On imagine une langue qui ne serait plus notre langue Et qui leur serait intelligible. A les sentir si différents de ce que nous sommes, nous avons la tentation d’aller dans une foire aux uniformes acheter un costume qui nous rende semblables à eux.

Nous penchons vers la technique : nous décollons de la vie. La vie extérieure nous distrait de la vie jaillissante qui bruit en nous. La vie extérieure nous fait douter d’un seul nécessaire Qui, caché dans le plus profond de nous-même, nous adapterait infailliblement à toute rencontre, à toute croisée de route, à tout amour.

Une petite histoire du monde des poissons nous a servi de parabole pour nous rendre à cette vie qui seule apprend l’amour.

Il y avait, dans une caverne sous-marine, protégée de toute lumière, des poissons aveugles. Un savant en prit quelques-uns, les mit dans un aquarium obscur. Petit à petit il introduisit de la lumière jusqu’à ce que toute l’eau fut éclairée. Sous l’action du jour, lentement, l’espèce des poissons se modifia. Des yeux, graduellement, se formèrent. Les poissons aveugles devinrent des poissons vivants. La vie les avait adaptés à l’ombre. La même vie les adaptait à la lumière. Pour cette métamorphose, il leur avait suffi d’être des vivants.

Ainsi de nous. A travers les heures de nos journées et les jours de nos années, nous traversons des multitudes de mondes. Nous sommes tantôt chez les aveugles, tantôt chez les voyants. Nous faisons route avec ceux qui sont dans la joie, Demain nous serons avec ceux qui peinent. Nous croisons les rires, nous croisons les larmes. Mais, au milieu de tous, nous restons des vivants et ces vivants que nous sommes portent en eux le germe de toutes les transformations nécessaires. Au poisson aveugle il ne fut demandé que de continuer à demeurer dans l’eau vive pour être lui-même un vivant et sa vie lui donna des yeux quand l’eau fut rendue lumineuse.

A nous, il n’est demandé que de rester dans le jaillissement de Dieu. A lui de nous donner les yeux, à lui de nous donner un cœur, à lui de nous donner l’amour.

Evangéliser

Dans : M Delbrêl Athéisme et évangélisation, Nouvelle Cité 2010 p.139 à 150

Evangéliser, c’est d’abord dire quelque chose à quelqu’un. Pour « dire », il faut être là. Les différents voisinages que nous avons avec les communistes ne nous mettent vis-à-vis d’eux à portée de voix que si, non seulement nous les traitons comme étant notre prochain, mais encore si nous devenons le leur. Etre leur prochain c’est d’abord être quelqu’un qui ne les évite pas. Etre leur prochain c’est être quelqu’un qui existe, dont l’existence soit assez ouverte pour être connue – n’être pas des repliés chez soi. Etre un homme qui ne tait pas ce qu’il est et ce qu’il pense. Un homme qui n’obéit pas à la peur, surtout pas celle de confronter ce qu’il croit à ce que nient les autres. Même à portée de voix, il ne suffit pas qu’on nous « entende » pour que ce que nous avons à dire soit entendu, soit compris, comme on dit « comprendre une langue ». La condition préalable, c’est d’exprimer les réalités quotidiennes, quand nous en parlons avec eux, par des mots dont ils se servent eux-mêmes, sans les mots qui leur sont étrangers – mais cela joue sur le choix de braves mots français parmi lesquels il faut simplement préférer les uns aux autres. Mais il faut que nous sachions bien que la langue limpide des passages les plus simples de l’Evangile est d’emblée intraduisible aux communistes. Tout l’Evangile vient de Dieu et va à Dieu, et c’est le mot « Dieu » et tout ce en quoi il est sous-entendu, qui non seulement redevient en milieu communiste l’inexprimable, mais qui par surcroit signifie le contraire de toute représentation la plus humaine de Dieu. Cet inexprimable, il faudra pour évangéliser le cerner, l’approcher, le faire présumer, le faire pressentir. Il faudra en témoigner par toute une attitude de vie, par des options, par des actes qui supposent Quelqu’UN, invisible mais vivant, intouchable mais agissant. ( … ) L’Evangile n’est annoncé vraiment que si l’évangélisation reproduit entre le chrétien et les autres le cœur à cœur du chrétien avec le Christ et l’Evangile. Mais rien au monde ne nous donnera la bonté du Christ sinon le Christ lui-même. Rien au monde ne nous donnera l’accès au cœur de notre prochain sinon le fait d’avoir donné au Christ l’accès au nôtre. La bonté du cœur venue du Christ, donnée par lui est pour le cœur incroyant un pressentiment de Dieu lui-même. Elle a, pour le cœur incroyant, le goût inconnu de Dieu et elle le sensibilise à sa rencontre. Elle est, pour l’incroyant, insolite, liée à cet insolite absolu que Dieu est pour lui. Elle réveille, interroge les forces assoupies de son cœur, des forces inconnues de lui dont il constate en lui la réalité vivante. Elle sympathise avec ce qui, dans le cœur de l’incroyant, est à la fois le plus solitaire et le plus apte à se tourner intérieurement, secrètement, vers Dieu comme un possible.

 
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