Bénédictines de Sainte Bathilde

Le salut de la chair chez Saint Irénée

mercredi 11 mai 2011

L’expression « Résurrection de la chair » utilisée en Occident de préférence à « Résurrection des morts » peut sembler en contradiction avec la dominante négative du mot « chair » dans le langage paulinien. Les trois premiers siècles sont marqués par une dialectique entre le langage de Jean et celui de Paul sur ce point, dialectique qui pose, face aux mouvements gnostiques, le problème du « réalisme chrétien ». [1] Saint Irénée, évêque de Lyon au IIème siècle, originaire de Smyrne, est une figure marquante de ce débat. Pour lui, la Résurrection du Christ n’a de sens que si l’on admet son Incarnation et donc sa naissance dans la chair. [2] Sa doctrine de la Résurrection est donc orientée dans le sens du questionnement sur le salut de la chair. L’homme est-il entièrement sauvé de la mort, y compris dans sa dimension charnelle ?

Pour les gnostiques, la matière est le résultat d’une dégradation du monde divin, et Dieu ne peut être appelé créateur du monde matériel. Ce qui est issu de cette dégradation ne peut être sauvé, et le semblable retournant au semblable, ce qui est matériel doit retourner à la matière. Le spirituel en revanche est divin par nature, y compris l’élément spirituel de l’homme. L’être humain, s’il est déjà divin n’a donc pas besoin d’un salut opéré par la puissance divine, il se sauve lui-même par la gnose, c’est-à-dire par la connaissance de sa véritable nature divine. [3]

Devant une telle doctrine, Irénée se fait le défenseur de la bonté du monde matériel, voulu tel par Dieu et créé de ses propres mains. C’est pourquoi le corps de chair fait intégralement partie de la nature de l’homme tel que Dieu le fait vivre aujourd’hui, et tel qu’il veut le sauver pour l’éternité : « l’homme parfait, c’est le mélange et l’union de l’âme qui a reçu l’Esprit du Père et qui a été mélangée à la chair modelée selon l’image de Dieu. » [4] Le terme de « mélange » exprime la force de la cohésion entre la chair, l’âme et l’Esprit. Quant à la chair, c’est elle qui est nommée « image de Dieu ». La matière n’est donc pas du tout située à l’opposé du monde divin. Au contraire, la description de la création comme un modelage par les mains de Dieu avec l’eau de l’Esprit exprime une intimité très forte entre l’action divine et le monde matériel. Pour Irénée, devenir un homme spirituel, selon l’expression de Saint Paul, ne consiste pas du tout en une évacuation de la matière, mais dans l’union de l’homme entier avec l’Esprit du Père.

La foi en la Résurrection suppose que l’homme connaisse sa propre faiblesse, et reconnaisse la puissance de Dieu. L’homme est faible et mortel par sa nature, mais sa chair n’est pas si étrangère à Dieu, que la vie divine ne puisse la rendre incorruptible, cependant, cela n’arrive pas par la force de l’homme mais par la puissance de l’Esprit : « La chair n’est donc pas exclue de l’art, de la sagesse et de la puissance de Dieu, mais la puissance de Dieu, qui procure la vie, se déploie dans la faiblesse, c’est-à-dire dans la chair. » [5] Dans cette reconnaissance de la faiblesse de la chair, Irénée interprète la pensée de Paul en précisant et en expliquant son vocabulaire anthropologique. En effet, les gnostiques se servaient de la phrase : « La chair et le sang ne peuvent hériter du royaume de Dieu » (1 Cor, 15, 50) pour alléguer qu’il n’y a pas de salut pour la chair de l’homme. Irénée distingue alors des nuances dans le terme « chair ». Les convoitises de la chair, situation de l’homme qui refuse l’action de l’Esprit en lui, correspondent au sens négatif de la chair chez Saint Paul : les « œuvres de la chair » (Gal, 5, 19-21) sont les œuvres de l’homme sous l’emprise du péché. Cependant, la chair en tant que condition matérielle de l’homme voulue par Dieu est bonne en soi, puisqu’elle est image de Dieu. Mais elle devient mauvaise lorsque l’homme, au lieu de se laisser conduire par l’Esprit, donne à sa propre chair la place qu’il devait laisser à Dieu. Car, la chair est faible, sans que cette faiblesse soit mauvaise en soi, mais elle doit reconnaître qu’elle ne peut, par ses propres forces, hériter du royaume. En revanche, elle est digne d’être reçue en héritage par l’Esprit. La tournure passive indique ce retournement de l’homme grâce auquel il peut être sauvé, cette acceptation de sa condition de faiblesse qui le rend malléable à l’action de l’Esprit. Ainsi, ce n’est pas en renonçant à sa chair que l’homme devient spirituel, mais en acceptant que la puissance de Dieu agisse dans la faiblesse de sa chair.

C’est sur sa doctrine de la Création que Saint Irénée s’appuie pour parler de la Résurrection de la chair. En effet, si Dieu a eu la puissance de faire exister la chair vivante à partir de rien, comment imaginer qu’il n’ait pas la force de faire revivre ce qu’il avait déjà vivifié une première fois ? La Résurrection est ainsi présentée comme une seconde naissance, une seconde création. L’argument du pouvoir créateur de Dieu n’est-il pas déjà celui que citaient les prophètes pour susciter la confiance et montrer que si Dieu avait créé, il pouvait encore sauver ? [6] Or, c’est par le Verbe, la main de Dieu, que nous avons été modelés en notre chair, et à son image. Selon Irénée, le Christ nous montre le modelage de l’homme, lorsque, pour guérir l’aveugle-né, il cracha à terre, fit de la boue, et en enduisit les yeux de l’aveugle (Jn, 9, 6). Cette parenté de la chair de l’homme avec la terre, le limon, manifeste son appartenance cosmique. Mais, que cette chair modelée soit vraiment image de Dieu, cela, c’est en prenant chair de notre chair que le Verbe nous l’a montré de façon évidente. A mon sens, le vocabulaire inspiré du prologue de Saint Jean est ici harmonieusement relié à la doctrine d’inspiration paulinienne. En prenant chair, le Verbe montre quelle est l’éminente dignité de cette chair, lorsqu’elle accepte d’être modelée par Dieu, puisque c’est par sa communion à notre chair que le Verbe nous sauve : « Par la communion que nous avons avec lui, le Seigneur a réconcilié l’homme avec le Père, nous réconciliant avec lui-même par son corps de chair et nous rachetant par son sang. » [7]

Le salut de la chair est pourtant un changement profond de qualité, même si la substance de l’être humain n’est pas transformée. En effet, en se laissant recréer sous l’emprise de l’Esprit, la chair ne vit plus de l’âme psychique, mais elle vit directement de sa participation à l’Esprit Saint, l’Esprit de Dieu. [8] Irénée décrit cela de façon très prégnante en disant que « l’Esprit s’enlace à la chair. » [9] La métaphore conjugale est aussi utilisée pour décrire cette communion intime entre l’Esprit de Dieu et la chair de l’homme : « Bienheureux les doux, parce qu’ils possèderont la terre en héritage » : ainsi sera donc possédée en héritage, dans le royaume, la terre dont provient la substance de notre chair. C’est pourquoi, il veut que le temple soit pur, pour que l’Esprit puisse s’y complaire, comme l’époux dans son épouse. » [10]

Cette union de l’Esprit avec la chair n’est pas considérée comme subite, c’est l’accomplissement du projet de Dieu sur l’être humain depuis le Commencement, la corrélation entre création et salut qui vient couronner l’ensemble de l’Economie. En effet, l’image de Dieu est donnée à l’homme depuis son modelage dans le limon, mais sa vie tend vers l’union à l’Esprit qui réalise d’une façon dynamique et progressive, la « ressemblance », l’accomplissement de l’image. Cette ressemblance, enlacement de la chair par l’Esprit de Dieu, donne à l’être humain son accomplissement total : à la fois l’incorruptibilité de la chair, l’adoption filiale, et finalement la divinisation de l’être humain entier.

[1] Joseph Ratzinger, La mort et l’au-delà, p 187.

[2] Saint Irénée, Démonstration de la prédication apostolique, § 38 et 39 SC n°62, p 92-94.

[3] Jacques Fantino, l’homme image de Dieu chez Saint Irénée de Lyon, p 121.

[4] Saint Irénée, Contre les hérésies, V, 6, 1(cerf, 1991), p 582.

[5] Ibid, V, 3, 3. Cf. 2 Cor, 12, 9.

[6] Cf. Isaïe, 45, 12-13.

[7] Contre les hérésies, V, 14, 3. Cf. Col, 1, 22.

[8] Jacques Fantino, La théologie d’Irénée, p 336-337.

[9] Contre les hérésies, V, 13, 4.

[10] Contre les hérésies, V, 9, 4. Cf. Matth, 5, 5.

 
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