Bénédictines de Sainte Bathilde

Nicolas Cabasilas

vendredi 27 avril 2012

Avec Marie Hélène Congourdeau,

"L’amour fou" chez Nicolas Cabasilas

le 17 avril 2012, nous écoutons une conférence sur

Nicolas Cabasilas et l’amour fou

Nicolas Cabasilas est un saint orthodoxe canonisé en 1983 par le patriarche de Constantinople. De formation juridique, après une carrière politique marquée par des ouvrages sur des thèmes juridiques et sociaux (le prêt à intérêt, les abus des autorités), il se consacra à une réflexion théologique aboutissant à deux chefs d’œuvre : l’Explication de la Divine Liturgie (Sources Chrétiennes 4bis) et la Vie en Christ (Sources Chrétiennes 355 et 361). L’axe principal de sa pensée est que la sainteté, ouverte à tout baptisé, consiste dans l’infusion de la vie du Christ dans le croyant à travers les mystères (sacrements).

L’amour est un thème central de sa théologie et de sa spiritualité. L’amour fou (μανικὸς ἔρως), thème emprunté à Jean Chrysostome, est appliqué par lui tout d’abord à l’amour que les martyrs portent au Christ : dans un éloge de saint Demetrios, son premier écrit à l’âge de 20 ans, il définit le saint comme « un amoureux fou (μανικὸς ἐραστής) » du Christ. Mais à la fin de sa vie, dans La Vie en Christ, il reprend cette expression pour décrire l’amour fou que le Christ porte à l’humanité : « Qui a jamais conçu pour quelque beauté un amour si fou qu’au nom de cet amour, vient-il à être blessé par celui qu’il aime, non seulement il le supporte, non seulement il garde encore son amour à l’ingrat, mais il place ces plaies au dessus de tout ? » (Vie en Christ, VI, 16).

Le thème de l’amour fou se décline par tout un champ sémantique emprunté à l’amour courtois : le terme le plus souvent employé par Cabasilas pour désigner l’amour est le mot grec philtron (φίλτρον) dont le sens premier est celui de philtre d’amour et qui peut donc être le plus souvent traduit par « passion d’amour » (et, dans quelques cas, par « tendresse », ainsi quand ce terme est employé pour désigner l’amour filial ou fraternel). L’amour du chrétien pour le Christ, et l’amour du Christ pour les chrétiens, sont ainsi tous deux décrits comme une « passion d’amour ». Autre thème proche : celui de la blessure d’amour : « C’est l’époux (le Christ) qui a blessé (les martyrs), qui a jeté en leurs yeux un rayon de sa beauté. La profondeur de la blessure (τραύματος) dénonce la flèche et le désir révèle celui qui a blessé (τὸν τρώσαντα) » (Vie en Christ, II, 77). L’amour fou, lorsqu’il est si grand qu’il « excède les bornes de la nature », débouche sur l’extase (ἔκστασις), c’est-à-dire la sortie de soi. C’est le cas des saints et des martyrs, mais la grande originalité théologique de Cabasilas est de lire également la kénose du Christ (son incarnation) comme une extase hors de la divinité. « De même que chez les hommes amoureux, quand la passion d’amour excède les cœurs qui la contiennent et devient plus grande qu’eux, elle les fait sortir d’eux-mêmes, de même son amour pour les hommes a vidé (ἐκένωσεν) Dieu » (Vie en Christ, VI, 12). Cette lecture étonnante de la kénose se greffe sur une théologie, propre à l’Orient mais présente aussi en Occident (par exemple chez Duns Scot), celle qui voit dans l’incarnation l’aboutissement de la création et non la simple rédemption de la faute originelle.

L’incarnation du Verbe n’est pas une conséquence de la faute mais elle est le fruit de l’amour de Dieu pour l’homme. Dieu ne pouvait laisser caché son amour ardent pour l’homme ; or, les deux signes par lesquels celui qui aime peut montrer son amour sont de faire du bien à l’aimé et de souffrir de grandes épreuves pour lui. Dieu ne pouvant souffrir, le Fils de Dieu est devenu homme pour recevoir la capacité de souffrir et montrer ainsi la grandeur de son amour.

Cabasilas développe en termes frappants la réalité concrète de cette kénose qui se traduit par l’humilité du Christ venant mendier l’amour de l’homme : « Le riche vient dans le gîte du pauvre ; s’étant approché il déclare son désir amoureux et réclame même chose en retour ; repoussé il ne se retire pas ; outragé il ne s’irrite pas ; chassé il s’assied à la porte ; il fait tout pour montrer qu’il aime ; il supporte les souffrances qu’on lui inflige et il meurt. » (Vie en Christ, VI, 12). « Il réclame même chose en retour » : ce « retour de flamme », l’amour de l’homme pour Dieu, qui est l’autre face de cette réflexion théologique sur l’amour fou, est traité par Cabasilas en termes presque augustiniens : pour lui, le cœur humain a été créé à l’origine comme un écrin assez vaste pour contenir Dieu. Mais comme disent les contes, « ceci est une autre histoire ».

Merci à Marie Hélène Congourdeau qui nous a gentiment donné ce texte résumant l’essentiel de sa conférence.

Chargée de recherches au CNRS Domaines de recherche
- Histoire religieuse de Byzance
- Histoire de la médecine byzantine

Marie Hélène Congourdeau a publié en 2010 aux Editions Belles Lettres, la correspondance de Nicolas Cabasilas

 
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