Bénédictines de Sainte Bathilde

RASSEMBLEMENT

dimanche 12 juin 2016

"Un jour", un groupe d’amis eut vent d’une question lancée par un éditeur ’Comment ne pas s’ennuyer à la messe ?’ Il releva le défi et se mit au travail...

Nous avons déjà publié les deux premiers épisodes et voici le troisième !

« Le Corps du Christ »

VOUS AVEZ DIT OBLIGATION ?

Est-on obligé d’aller à la messe ? Est-ce une option ou une obligation ? Cette question est inadéquate en la matière, mais comme elle est un réflexe ancestral, posons-la quand même !

La réponse est : eh bien, oui, le chrétien doit aller à l’église le dimanche ! Mais pour quoi faire ? Pour y vivre quoi ? Où finalement porte l’obligation ?

Le « premier jour de la semaine » , c’est-à-dire le dimanche, nous nous rassemblons, nous faisons église, et dans un but très précis : pour faire mémoire, c’est-à-dire non pas pour cultiver le souvenir d’un événement ancien qu’il faudrait commémorer, comme on se réunit autour du monument aux morts, mais, dans une perspective radicalement inverse, pour nous laisser nourrir, vivifier par la Présence de Jésus Christ, sans cesse à l’œuvre.

Perspective renversée, et pour tout dire conversion ! Ce n’est plus d’abord nous qui, vertueusement, généreusement, allons « faire », faire quelque chose pour Dieu : c’est Dieu que nous allons laisser agir.

Pouvons-nous comprendre cela, l’accepter : le salut est déjà là – il est donné, et ce qui nous est demandé, c’est de l’accueillir ; telle est notre tâche. Une œuvre simple, mais… si on en croit nos lenteurs, nos questions, nos hésitations, nos refus… c’est en réalité une œuvre exigeante !

Alors quelle est l’obligation ? Si tout est déjà fait, qu’avons-nous besoin d’aller… nous ennuyer (ou pas) une heure (parfois plus, parfois moins) chaque dimanche ? Et surtout pourquoi est-ce obligé ?

Reprenons l’idée de renversement de perspective, que nous pouvons aussi bien appeler conversion. Retournons-nous, pour regarder autrement : c’est bien le sens de ce terme de conversion, lui aussi passablement usé et maltraité !

Que cela soit conscient ou inconscient, notre représentation du religieux, du moins dans notre culture occidentale, inclut la notion de privé. Au fil des siècles, la participation à la messe est devenue largement une affaire privée. Les débats sur la laïcité ont projeté, ô ironie, les feux de l’actualité publique sur cette notion malmenée de privé, et beaucoup de ces débats sont des querelles de sourds, quand elles ne sont pas d’intérêts, faute de savoir ce dont, au fond, on parle.

Si privé renvoie à la liberté de conscience, on peut effectivement dire que la foi, chrétienne ou non, relève de l’intimité de chacun. En revanche, si privé signifie un repli sur soi, une non visibilité, le croyant doit refuser cette dernière définition.

Nous sommes, c’est un fait, marqués par l’individualisme qui ressurgit dans des affirmations comme :

« Moi, j’aime mieux aller à la Messe en semaine, quand ça m’arrange. » … « quand c’est plus intime. » … « quand je sens que j’en ai besoin. »

Il n’y a pas à juger ces motivations qui, généralement, sont compréhensibles et légitimes, sauf à faire remarquer que justement la question n’est pas là. L’obligation de la messe du dimanche, ou plutôt l’irritation que cette obligation a le don de déclencher, va toucher un point central : nous allons à la messe pour être avec d’autres.

L’obligation porte donc sur le rassemblement. Ce n’est pas forcément ce que nous avons l’habitude de croire ou d’aimer entendre !

Qu’est-ce à dire ?

UN CORPS QUI SE RASSEMBLE

Ensemble, nous faisons église : le terme grec, ecclesia, qui est à l’origine de notre mot français église, souligne qu’il s’agit d’une convocation – nous sommes « appelés ». Et appelés ensemble.

Il renvoie à la réalité, déjà fondamentale dans le judaïsme, de l’assemblée. Dieu s’est choisi un peuple : d’un ramassis d’esclaves, foule désordonnée fuyant devant les Égyptiens, Il a fait son peuple. La libération d’Égypte, dans l’épisode célèbre du passage de la Mer Rouge, signifie à la fois l’expérience du salut et celle de l’unité : Dieu, inséparablement, sauve et constitue la communion.

Autrement dit : on n’est pas sauvé seul. Mieux : le salut comporte, en soi, la dimension communautaire, fraternelle.

Le Christ, pleinement homme et pleinement Dieu, est venu « pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jean 11, 52). « Qu’ils soient tous un » : au soir de sa Passion, c’est la prière de Jésus à son Père. Cet ardent désir de Jésus, c’est celui de Dieu :

« Qu’ils soient tous Un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi. Qu’ils soient eux aussi en nous, pour que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jean 17, 21).

Les chrétiens, en priant ou en œuvrant ensemble, en se rassemblant, à chaque Eucharistie – mais de façon plus spécifique le dimanche – sont le signe de l’exaucement de cette prière. En nous rassemblant, nous disons que le Royaume est déjà là. Nous manifestons – y pensons-nous ? – que Dieu, dans le Christ, a définitivement sauvé le monde, orienté le monde vers sa vraie vie.

C’est étonnamment fort ! Il ne s’agit pas d’abord de sentiments généreux, d’efforts pour nous bouger un peu, pour être de « bons chrétiens » et prendre de bonnes résolutions de fraternité – même si tout cela n’est pas inutile ! Notre assemblée, notre être-ensemble, EST salut manifesté. Du coup, nous comprenons ce qui se passe en vérité : cette assemblée que nous faisons – oui, il faut aussi un peu de bonne volonté ! –, c’est elle qui nous construit, nous fait chrétiens !

Alors, nous saisissons que le moment où nous disons « Notre Père » est un sommet de la célébration eucharistique ; et ensuite, nous pouvons recevoir le signe inouï de notre fraternité, la communion au Corps livré et à la coupe de l’Alliance du Sang versé du Christ.

Pourquoi le dimanche ? C’est « le premier jour de la semaine », au matin duquel les femmes ont trouvé vide le tombeau de Jésus ; elles y avaient couru, dès la pointe du jour, pour donner à son corps les soins funèbres que le repos du shabbat les avait empêchées d’accomplir. Et voilà que, devant la pierre roulée, un ange, un messager, les avait envoyées annoncer aux apôtres : « Il est ressuscité ! »

Dès la première génération chrétienne, le dimanche est devenu le « Jour du Seigneur ». « Nous nous assemblons tous, le jour du soleil [le nom usuel, païen, du premier des sept jours de la semaine], parce que c’est le premier jour où Dieu, tirant des ténèbres la matière, fit le monde, et Jésus Christ, notre Sauveur, le même jour, ressuscita des morts », explique saint Justin , au milieu du II°s.

Les premiers chrétiens faisaient spontanément le lien entre le vieux récit ancestral, dit de Création , et le jour de la résurrection : et si, à notre tour, nous faisions ce lien ? À l’heure de l’écologie, dans un temps où se repense, à frais nouveaux, une théologie de la création , ce sillon est à retrouver.

La résurrection du Christ n’est pas un événement « privé », quel que soit le sens qu’on donne au terme ! Elle concerne la création dans son entier. « Nous voyons bien que toute la création gémit dans les douleurs de l’enfantement » (Romains 8, 22). Voilà qui devrait nous dilater le cœur !

Pourquoi le dimanche, plutôt qu’un autre jour ? Certes, il n’y a pas de jour plus « saint » que d’autres, mais nous avons reçu ce jour : entrer dans la symbolique qui nous est proposée, c’est déjà tout simplement respecter la condition humaine ! Nous sommes, malgré nos protestations, terriblement cérébraux et nous continuons à vivre selon la tenace division entre le corps et l’âme, cette dernière restant un domaine flou, amalgamant spirituel, intellectuel et… ce que nous n’arrivons pas à classer ailleurs !

Même si désormais nous faisons droit à toute sorte d’expression corporelle – revanche sur des siècles de méfiance envers le corps – l’unité de notre être demeure un travail difficile, ce qui n’a rien d’étonnant, l’unité étant, partout et toujours, une quête incessante.

Accueillir la célébration du dimanche comme le temps où tous se rassemblent, c’est faire droit à la loi à laquelle Dieu en devenant homme s’est lui-même soumis à la loi de l’incarnation, avec ses besoins concrets : rites et symboles, nécessités sociales… C’est reconnaître que notre corps, qui nous est si personnel, puisque, par lui, nous ressentons, percevons toutes choses – pour le meilleur et pour le pire ! – et faisons nôtre le monde, que ce corps donc est, aussi nécessairement, l’instrument par lequel nous entrons en relation. Ma foi passe par mon corps, dans mon rapport personnel à elle et aux autres.

Aller ou ne pas aller à la messe n’est pas fondamentalement un problème de discipline ou de morale. Mais si je me dis croyant, en quoi est-ce que je crois ? Parce que je suis homme (ou femme), c’est-à-dire incarné, ma foi m’oblige à une mise en pratique, autrement dit à une cohérence entre ce que j’affirme et ce que je fais.

Conséquence de cette acceptation : nous découvrons que le sacrement est « efficace », pour reprendre la définition classique ! Oui, il « produit ce qu’il signifie ». Ma participation à l’assemblée dominicale est une passivité active, un accueil de ce qui est, au fond, le but de toute vie : le salut, mot usé que l’on pourrait momentanément remplacé par sens.

Ma vie a un sens, parce que quelqu’un nous a révélé que nous avons un Père et que nous sommes frères et qu’ensemble nous pouvons partager la vie divine de cette source créatrice.

« Seigneur, accorde-nous la grâce de vraiment participer à cette Eucharistie, car, chaque fois qu’est célébré ce sacrifice en mémorial, c’est l’œuvre de notre Rédemption qui s’accomplit » (oraison du Jeudi Saint, sur les offrandes).

LE CORPS DU CHRIST

« Nous sommes le Corps du Christ » : nous le chantons, nous le répétons, l’entendons… Un lieu commun bien usé, une formule parmi tant d’autres ? Une belle image ?

Oui, mais justement ce n’est pas une image. Quand saint Paul, ou d’autres, veulent employer une analogie, ils savent faire précéder le terme du « comme » qui met la distance avec la réalité. Or, jamais il n’est dit que nous sommes « comme » un corps ; nous sommes un corps, et très précisément le Corps du Christ.

« Les membres sont nombreux, mais il n’y a qu’un seul corps, et quel que soit leur nombre, les membres du corps sont un seul corps. De même le Christ. Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, nous avons tous été baptisés dans un seul Esprit qui a fait de nous un seul corps » (1 Corinthiens 12, 12-13).

« Accorde-nous, Seigneur notre Dieu, de trouver dans cette communion notre force et notre joie, afin que nous puissions devenir ce que nous avons reçu : le Corps du Christ » (oraison après la communion, 27° dimanche du temps ordinaire).

 
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